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AUGUSTE POINTELIN
Une visite à Pointelin

- Suivons les peintres Fernier et Templeux et allons rendre visite à Pointelin, à l’aube de ses 92 ans, dans le petit village de Mont sous Vaudrey où il s’est retiré, depuis le début du siècle, loin du monde parisien, des réunions d’intellectuels et des cercles d’artistes.
- « Nous poussons une barrière et pénétrons dans un verger. Derrières des feuillages mourants se cache une sorte de remise basse que la vigne vierge envahit jusqu’au toit et dont une porte et une fenêtre crèvent la muraille grise. La clé est sur la porte. Après les présentations d’usage, nous nous asseyons. L’atelier est petit : à peine 4 m sur 4 et encombré de meubles, de toiles, de cadres, de chevalets. Un sofa et 3 chaises sont disposés sous le vitrage à moitié caché par une toile de jute grossière. Des rideaux tombent le long du mur de l’entrée et sur un petit bureau une lampe à pétrole voisine avec des livres, des papiers, des lettres.
- Dans un angle, un poêle bas dont les cendres sont par terre.
- Derrière nous, une vieille armoire boiteuse, portes ouvertes, remplie de couleurs, de toiles, de flacons. Il l’appelle « sa cuisine ».
- La voix de Pointelin que tamise à peine une grosse moustache blanche est fortes et grave. Un chapeau de paille jette une ombre légère sur ses yeux qui sont vifs et malins. Comme la plupart des peintres, à force de cligner de l’œil pour mieux observer, l’un de ses sourcils à l’aire d’avoir oublié l’autre et s’élève comme un trait sur le front. En dépit des années, une jeunesse intense rayonne de ce visage dont les traits ont plus que de la beauté, de la noblesse.
- Il évoque les débuts de sa carrière, précisant des dates avec une mémoire merveilleuse. Il s’anime : une grande bonhomie et une grande sincérité donnent à sa parole l’accent de la confidence :
- « - Mon père, dit-il, voyant mes dispositions pour le dessin s’enquit auprès de Victor Maire, mon professeur au collège d’Arbois, dont je portais souvent la boîte lorsqu’il allait faire du paysage, de ce métier, nouveau pour lui, et qui lui semblait plein d’embûches.
- - Qu’Auguste s’engage d’abord dans une carrière qui lui assure l’indépendance ! lui conseilla Maire »
- A l’issue de mon bachot, j’entrai donc comme répétiteur, sur la recommandation de Pasteur, au Lycée de Douai. Je préparai ensuite à Lille ma licence ès sciences. En optant pour les sciences, je n’avais que 14 heures de cours par semaine à fournir. Tandis que si j’avais opté pour les lettres, j’en aurais eu 20 ! Donc, 6 heures de moins, à consacrer à la peinture…. !
- Au bout d’un an, je passai brillamment le concours. Je revins à Douai comme préparateur de physique et chimie. En 1865, durant les vacances de la Pentecôte, je me rendis à Paris pour visiter le Salon dont le rayonnement s’étendait sur l’univers tout entier. J’éprouvai une grosse déception. Les toiles que j’y vis ne me plurent pas toutes. Il en était même que je trouvais franchement médiocres. Je rentrai à l’hôtel et je me mis à feuilleter le catalogue. J’en confrontai les illustrations avec les titres des peintres et je ne fus pas étonné de voir que les œuvres qui m’avaient emballé étaient signées des plus grands noms. Je sais donc voir, me dis-je puisque ne n’ai remarqué que les bonnes choses ! Le lendemain, je retournai au Salon. Je regardai plus attentivement. Je vis des tableaux qui semblaient offrir le même intérêt par le sujet ou par la manière dont ils étaient traités. Je les comparai et je compris que l’art n’est pas fait d’exécution mais bien de simplification.
- Je revins à Douai, enthousiasmé, et me mis aussitôt au travail avec l’espoir d’être admis, moi aussi, à l’honneur d’exposer à Paris. Je fis, en 1866, avec l’autorisation du proviseur, mon premier envoi : deux paysages. Ils furent reçus tous les deux. Une déception d’un autre ordre m’attendait. Je ne reconnus pas mes tableaux au milieu des autres. Ils n’avaient plus de ressemblance avec ceux que j’avais envoyés et dans lesquels j’avais cru mettre tant de moi-même. Pour tout dire, je compris immédiatement qu’ils étaient pleins d’une convention stérile.
- Je méditai longtemps sur cette observation . Une évolution se fit en moi. Je décidai de m’abandonner davantage à l’impression première ressentie devant la nature et à peindre plus simplement. Quand les toiles me revinrent, je choisi la meilleure pour l’offrir au proviseur du Lycée et passai mon pied au travers de l’autre !
- C’est la deuxième leçon que j’ai reçue avec celle du père Pointurier, prédécesseur de Victor Maire. J’étais tout gamin, 12 ans à peine, et je m’appliquais à copier le plâtre que j’avais sous les yeux :
- - tu parais bien embarrassé , me dit-il
- - oui, je ne vois rien dans l’ombre !
- - Eh bien : ne fais rien……
- Cette réflexion, ajoute Pointelin, domina toute ma carrière, comme la leçon du Salon.

Il évoqua les succès de sa profession avec modestie et sans leur attribuer autrement d’importance : il obtint une 3ème médaille en 1878 puis une 2ème médaille en 1881 qui le mit hors concours, il remporta deux médailles d’or, l’une à l’Exposition Universelle de 1889, l’autre à celle de 1900 ; Chevalier de la Legion d’honneur en 1886, il fut fait officier en 1903 et commandeur en 1923 ; en outre, la Belgique l’avait nommé Chevalier de l’Ordre de Léopold. Il parle de sa nomination en 1878 au Lycée Louis le Grand, grâce à l’appui de Louis Pasteur qui avait reconnu depuis longtemps la valeur artistique de son compatriote.
- Enfin, ajoute- t-il, l’heure de la retraite sonna pour moi et je pus me retirer dans cette petite maison de Mont sous Vaudrey que je venais d’acheter et qui me convient si bien. Là, je pus, tout à mon aise, m’abandonner, sans autre souci, à la pratique de mon art et chercher dans une méditation de tous les instants les secrets de la vérité.

Le Jura qui l’inspira toujours, dont chacune de ses toiles porte l’empreinte, comme il l’aime ! Il le trouve plus beau n’importe quel autre pays et traduit son admiration de façon pittoresque :
« Promenez-vous en bateau de Lausanne à Genève. A droite, le Jura, calme, serein, à gauche les Alpes, bêtes comme une réclame de dentiste ou comme un étalage de pains de sucre ! L’Alpe suisse n’a pas encore trouvé son peintre en dépit de sa beauté et peut-être à cause d’elle. Tandis que notre Jura…. J’ai eu sa révélation, plus exactement celle du plateau jurassien, lors d’un voyage qui m’a conduit d’Arbois à Genève en passant par Champagnole, à une époque où on ne circulait pas encore en auto. J’avais le loisir de regarder, de voir la région que je traversais et d’en ressentir des émotions profondes ; Dirai-je effectivement que n’en ai eu la révélation ? Un sentiment s’est ancré en moi de façon définitive ; à vrai dire, il devait exister depuis longtemps et cette rencontre avec le plateau jurassien répondait à une attente instinctive ; il ne s’agissait pas d’un accord intellectuel mais émotionnel comme une mémoire qui s’éveille subitement sous l’action d’un choc. Ma voie apparaissait nettement ; je ne l’ai pas quitté depuis. Il n’est pas besoin d’un être vivant dans un paysage pour exprimer la sensibilité de l’homme. Dans les différents sites que je traversais, lors de ce voyage, n’existait que la nature. J’ai toujours cherché depuis à rendre l’émotion qui se développait en moi, n’en trouvant aucune autre qui soit aussi vive, aussi pure. La nature, dans sa solitude est capable de conduire au lyrisme. La terre, ses draperies végétales, les prés-bois, les infinies variations qu’apportent, dans un même site, l’heure, la saison, la lumière, l’apparition d’eau ou de rochers, celle de massifs boisés ou même simplement d’un arbre, que de différences, de nuances inépuisables ! Le plateau jurassien m’offrant le rêve allait me permettre la création d’œuvres toutes différentes et pourtant possédant toutes le même air de famille dans une atmosphère de rayonnement lumineux et de gravité réconfortante.

Les titres des oeuvres semblent être, à ses yeux, de peu d’importance ; ils sont ordinaire assez généraux tout en étant significatifs : coteau Jurassien – Clarté du soir – A l’orée du bois – Le Haut Jura – Forêt mouillée – Soir de Septembre…. Parfois aucun titre surtout dans le cas de fusains. La spécificité du lieu ne l’intéresse pas :
« La manière dont je traite mes sujets surprend les plus avertis. Approchez-vous de la toile – encore-tout près..alors qu’est ce que vous voyez ? »
Assis sur un tabouret, cachant mal sa fierté, d’un air énigmatique, il reprend :
« Reculez…sans rien bousculer. »
Trois ou quatre pas sont seuls possibles car l’atelier est encombré et il n’est pas grand. Tout se dévoile comme un lever de rideau !
Et Pointelin de conclure :
« Il ne s’agit pas de la représentation objective d’un site mais d’essais subjectifs, pour traduire comme je le sens le caractère du plateau jurassien, en utilisant les lignes et les couleurs les plus propres à cet effet. »
« On dit que je fais toujours la même chose, que je suis monotone. E alors ? Reproche-t-on à un pommier de toujours produite la même variété de pommes , Et même ces pommes ne diffèrent-elles pas entre elles ? Il ne suffit pas de voir les analogies, il faut savoir apprécier les différences. »

Le maître affirme sans relâche, avec gravité, sa conception de l’art faite de patience et de persévérance, de rigueur et de sensibilité, selon une méthode éprouvée dans une indépendance farouche :
« J’ai connu bien des écoles de peinture au cours de ma vie et bien des artistes quand j’étais à Paris ; et j’ai eu plaisir à aller à quelques-unes de leurs réunions alors que j’avais tant à faire dans ma profession ; mais malgré les sollicitations et Dieu sait combien j’en ai eues, j’ai toujours refusé de me laisser embrigader et j’ai maîtrisé ma manière de peindre. Je m’en tiens à une ligne de conduite qui me conforte dans ma joie de peindre ; et fais en sorte que mon œuvre soit en accord avec mon sentiment de la beauté et avec la spiritualité qui est en moi….Alors les critiques… qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse § Je ne cherche pas à vendre mes œuvres, il y a longtemps que mon maître Victor Maire m’a dit d’avoir un métier pour assurer mon indépendance en tant que peintre et j’ai suivi son conseil. Mes œuvres souvent je donne et je voudrais pouvoir en doter les principaux musées de la région Jura et la mairie de Mont sous Vaudrey. »

La notoriété d’Auguste Pointelin s’est développé très largement durant la période où il résida à Paris (dernier quart du XIX ème siècle ). Le Président de la République, Jules Grévy, né à Mont sous Vaudrey lui transmet des commandes officielles, pour les hôtes en visite à l’Elysée. Et le renom du Maître s’étend à l’étranger particulièrement en Angleterre.

Pointelin tenait intimement au lieu d’élection de sa retraite puisqu’il souhaitait voir son village devenir chef-lieu de canton et il a effectivement entreprise des démarches à cet effet. Peut-on reprocher à un artiste, à un poète, d’ignorer la rigidité de certaines barrières administratives ?

« Je peins pour mon plaisir, je cherche à faire ce que j’aime
et ne m’occupe ni du public ni de la mode ».
C’est le secret de sa réussite.

Quelques dates…et quelques détails techniques.

Né en Arbois en 1839. mort à Mont sous Vaudrey en 1933

- Période d’apprentissage (1858-1878)
- Période parisienne (1879-1896)
- Période de maturité (1897-1933) où il se retire à Mont-sous-Vaudrey et poursuit sa quête : représenter son Jura natal non dans ses changements transitoires mais dans ce qu’il a de permanent et d’universel

Différentes techniques de Pointelin : l’huile sur toile ou sur Bois, le pastel, l’aquarelle et le fusain.
Son parcours : d’une œuvre réaliste dans le goût de l’école de Barbizon à une œuvre austère, épurée, quasi abstraite où il utilise alors une toile très grossière qu’il prépare lui-même et, une peinture épaisse, granuleuse, à la touche vigoureuse.

Comme l'écrivait Victor Hugo à Baudelaire : "Pointelin a doté le ciel de l'art d'on ne sait quel rayon. Il a créé un frisson nouveau"

Son art silencieux exige de prendre du temps pour regarder et méditer.
 
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